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Les avancées de l'aide au développement
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Parmi les grands objectifs du millénaire signés par les pays membres des Nations unies figure la lutte contre la pauvreté. Un thème qui préoccupe organisations internationales, ONG et gouvernements depuis plus d’un demi-siècle. Et si la vraie richesse à cultiver était l’homme ? Réponses croisées d’un universitaire, membre de l’Institut de recherche pour le développement, et de deux responsables Développement Durable de Total.
(Article extrait du magazine Energies, n°11 - Printemps 2007)

Depuis les indépendances des années 1950, l’aide au développement est un sujet central en politique internationale.
À l’enthousiasme initial succèdent des interrogations qui modifient les pratiques. Malgré les investissements, les pays “en développement”, souvent riches en matières premières, ont du mal à émerger. Le trickle down effect, soit la redistribution par capillarité, ne fonctionne pas comme une évidence arithmétique.

L’Afrique et l’Asie restent pauvres, ne pouvant surseoir aux besoins de leurs populations. Dans les années 1990, la problématique de l’aide au développement marque un tournant : les modèles économiques classiques mettant mécaniquement en relation croissance et pauvreté sont remis en cause.
Une hypothèse prend forme : les inégalités de revenus, mais aussi de droits, de conditions de vie et d’accès aux ressources sont un vecteur essentiel de pauvreté. Dans le même temps, le concept de “développement durable”, aujourd’hui incontournable, se popularise.

Un métier de professionnalisation
La "capabilité", un outil de lutte contre la pauvreté
De la croissance au "développement humain durable"

Un métier de professionnalisation

En ligne de mire : les grandes entreprises. Si la question environnementale se pose avec acuité – les grands groupes participant à l’exploitation des ressources naturelles des pays dans lesquels ils sont implantés –, le développement sociétal n’est pas un sujet moins sensible. Pour une cohabitation harmonieuse, les majors doivent concourir au progrès social des États qui les accueillent.

Au Congo, autour du terminal pétrolier de Djeno, qui assure, depuis trente-cinq ans, le stockage et l’expédition de plus de 95 % de la production de brut du pays et dont Total est opérateur, des investissements sociétaux significatifs voient le jour. Création par les institutions nationales d’un centre de santé soutenu par le Groupe dans son fonctionnement quotidien, réhabilitation de l’école primaire, implantation d’un réseau de bornes fontaines... Mais ces projets semblent ne répondre que de façon parcellaire aux véritables attentes de la population, sans tenir compte de la problématique locale dans sa globalité. Comme c’est souvent le cas dans les régions rurales du pays, la moitié des salles sont inutilisées dans la nouvelle école : manque de professeurs acceptant de venir y travailler, budget de fonctionnement insuffisant, familles trop pauvres pour doter les élèves des uniformes et des fournitures requis... et aussi suffisamment de travail aux champs pour que les parents préfèrent garder leurs enfants près d’eux.

Mais alors, comment instaurer de nouvelles pratiques ? Le penseur du développement Amartya Sen, lauréat du prix Nobel d’économie en 1998, évoque le “choix social” prôné par Condorcet. Professeur de philosophie et d’économie à Harvard, il remet l’éthique au centre du débat économique, notamment en réhabilitant la théorie du philosophe et mathématicien français du XVIIIe siècle. L’idée est de repérer le lien entre valeurs individuelles et choix collectifs, puis de dériver les préférences de la société dans son ensemble de celles des individus qui la composent. La prise de décisions publiques doit donc dépendre d’une évaluation des besoins des individus autant que des collectivités.

                                                                                                                                                                                                                         




Dialogue entre des pêcheurs du village de Djeno et un représentant de Total E&P Congo, responsable d'un projet de développement activités de pêche de lac.



 

 


Anne-Sophie Leroy, aujourd’hui en poste à la coordination Développement Durable de la branche Exploration & Production du Groupe, a travaillé au Congo. Ingénieur agronome, elle a fait ses classes dans une ONG, puis à l’ambassade de France en Bolivie, avant de rejoindre le département Développement Durable de la filiale congolaise. À son arrivée à Djeno, « du fait des investissements réalisés précédemment, à la suite d’un dialogue qui s’était institué, une certaine sérénité s’était déjà instaurée, mais il paraissait évident qu’un rien pouvait détériorer les relations entre la filiale et les habitants. La communauté ne voyait pas venir assez vite le décollage économique qu’elle escomptait ».

Spontanément proche de la pensée d’Amartya Sen, Anne-Sophie Leroy applique alors la théorie du “choix social”. Un changement de pratiques, déjà amorcé avant son arrivée par le biais d’une consultation générale de la communauté, s’avère nécessaire. Les actions sociétales en faveur de la collectivité doivent être voulues et organisées par tous ses membres. « Il était difficile de remettre en question la relation entre Total et les riverains. Pour eux, Total était le voisin riche devant assurer le bien-être de la population. Les revendications concernaient la réduction des impacts environnementaux du terminal autour du village, mais aussi le mieux-être (accès à l’eau, l’électricité, la santé) et le développement économique de la localité. » Des concertations d’un autre ordre redistribuent les responsabilités et ouvrent la voie à de nouvelles perspectives. Pourquoi l'activité agricolle ne se développe-t-elle pas ? Responsable de la filiale et populations se réunissent pour tenter de mettre en évidence des liens de causalité entre les problèmes. La situation clarifiée, on cherche les opportunités et les moyens d’action, on identifie les acteurs. « Cela a permis de remettre chacun face à ses responsabilités , souligne Anne-Sophie Leroy. Il démontrait que, parfois, ce que l’on demandait à la filiale était en décalage avec son domaine d’intervention.».

Même type de cheminement au Venezuela, où Diana Vilera est entrée en poste en 2003 lors d’une grave crise immobilisant les structures pétrolières. À Jusepín, où Total a obtenu une licence d’opérateur en 1999, l’activité s’est mise en route sans difficulté technique, mais soulève des conflits sociaux. En cause : le peu d’emplois locaux créés par le terminal. « Jusepín était reconnu dans le pays comme un champ de premier ordre. La communauté se sentait délaissée, étrangère à ce succès technologique et économique. » Débrayages répétés, piquets de grève à l’entrée du champ... Un manque à gagner considérable pour Total. « Le Groupe, inquiet de cet échec social, a décidé de créer un Département de Développement durable pour professionnaliser notre approche sociétale. Jusqu’alors, nous nous étions limités à la distribution de médicaments ou de jouets, l’organisation de jeux sportifs. Des actions de “bon voisinage”.».
Lorsque Diana Vilera, anthropologue, préalablement directrice de l’une des ONG les plus importantes du Venezuela, prend la tête de ce département, la donne change. « Le développement durable était pensé comme une action d’appui à l’exploitation. C’était une branche, à l’instar des RH ou des services de support informatique, conçue comme une activité auxiliaire au service de l’exploitation. Dans un contexte de grande précarité, les communautés attendent des compagnies pétrolières qu’elles subventionnent leurs besoins quotidiens et pallient ainsi les carences des services publics, en particulier dans les zones rurales et semi-urbaines. La tentation est alors grande, pour acheter une forme de paix sociale, de satisfaire les sollicitations incessantes dont nous sommes l’objet par une forme d’assistanat. Mais ça n’est certainement pas là une réponse satisfaisante en termes de développement humain. ».

La "capabilité", un outil de lutte contre la pauvreté

Au Congo comme au Venezuela, les années 2000 marquent un tournant : l’aide au développement se professionnalise. L’entreprise s’associe à la population, mais aussi à des ONG. Le principe est de transformer les groupes épars, installés là pour bénéficier de l’activité industrielle, en une communauté autonome ; et faire émerger une politique de développement là où l’on ne pratiquait qu’un assistanat fragmentaire et fragile.

Diana Vilera s’appuie sur la thèse d’Amartya Sen selon laquelle la pauvreté ne se résume pas à l’insuffisance des revenus. Le chercheur a ainsi constaté que les famines ne sont pas liées à la seule absence de nourriture. Au Bengale, en 1943, les greniers étaient pleins pendant que les gens mouraient de faim : certaines catégories de la société avaient perdu leur emploi et donc leur capacité à acheter des semences pour assurer les récoltes.
La pauvreté apparaît plus justement à l’économiste comme une privation de capacités ou plus précisément de “capabilité”, cette notion regroupant la capacité effective, ce que la personne réalise effectivement, et la capacité potentielle, ce qu’elle serait capable de faire. Pour optimiser ces capacités, les gouvernements doivent améliorer les modes de fonctionnement : éducation, santé, mais aussi transport, infrastructures énergétiques...

C’est seulement lorsque de telles conditions sont réunies que le citoyen est en mesure d’agir. Dans cette optique, les libertés individuelles et collectives sont complémentaires. Cette pensée remet en cause le modèle économique traditionnel qui pose l’intérêt personnel comme première motivation de l’activité humaine.
Jean-Luc Dubois, économiste du développement proche de l’école de pensée d’Amartya Sen, traduit cette réflexion. « En économie, on travaille sur des biens, en considérant la consommation, le niveau de vie, les revenus. Ici, on va plus loin. Du niveau de vie, on passe aux conditions de vie, en considérant l’accès à certains services, et à la formation de “capital humain” et de “capital social”. Le raisonnement se fait plutôt sur le savoir-faire, le pouvoir-faire de chacun que sur les ressources qu’il possède. » Alors qu’auparavant, on combattait la privation de ressources, désormais, ce sont les hommes qu’il faut enrichir et cultiver : ils sont le capital le plus précieux et leurs capabilités constituent la richesse d’un pays.
Concrètement, la notion de capabilité et son corollaire, le “développement humain”, se traduisent par une démarche d’éducation et de formation ainsi que par un travail d’amélioration des infrastructures.

Au Congo, dès 2004, les projets ne sont lancés qu’après avoir été décidés lors d’une réunion paritaire entre la communauté, les ONG et l’entreprise. Les ONG sont engagées pour aider les membres de la communauté à élaborer et à mener à bien leurs projets. La filiale travaille notamment avec le Forum des jeunes entreprises du Congo, qui veille à enseigner aux populations les principes de l’autosuffisance économique. Agriculture, élevage, travail des femmes, microcrédits...

Le Groupe finance les premiers pas des nouvelles structures. Des formations techniques, organisationnelles, économiques et financières sont mises en place. Un changement de mentalité aussi complexe pour les riverains que pour l’entreprise : « Nous avons assisté la communauté pendant des années. Devenir un partenaire n’est pas évident », souligne Anne-Sophie Leroy. Elle raconte que lorsqu’il a été question de monter une ferme avicole pour y former les jeunes de la région de Djeno, les étudiants, à la fin du premier mois, ont réclamé un salaire. Ou encore combien il a été difficile de faire comprendre aux femmes qui avaient acheté à crédit leurs premières semences d’arachides qu’elles devaient rembourser ces sommes après la récolte, l’argent restitué étant versé dans une caisse “communautaire”. La participation des ONG ne va pas non plus sans mal. « Au départ, les populations locales considéraient l’argent que Total versait aux ONG comme une sorte de spoliation. Progressivement, le rôle de soutien de ces structures locales a été reconnu. »


De la croisssance au "développement humain durable"

Au Venezuela, l’aide au développement connaît aussi un changement de paradigme. « Au début, les locaux craignaient que l’on supprime les aides. Des aides qui, d’ailleurs, étaient octroyées sans aucun plan préalable ni programme sociétal précis, mais au cas par cas. Les membres de la communauté se sont montrés très méfiants, mais ils ont vu qu’on leur laissait la possibilité d’exprimer leurs besoins, de planifier et de diriger eux-mêmes les projets, de consulter les ONG, voire de choisir celles qui travailleraient avec eux. » .

(Photo ci-contre) : Venezuela : développement d'activités avicoles grâce à la mise en place de micro-crédits et la formation des villageois

L’équipe de Diana Vilera procède à une approche globale des difficultés. Les résultats sont éloquents. Hier “sponsor”, Total est devenu un simple partenaire des actions menées par la communauté, qui tend vers une autonomie pérenne. Enfin, et c’est là un autre grand progrès, l’attention, jusqu’alors fixée sur les réalisations, se porte désormais sur leur impact. En d’autres termes, le département Développement Durable vénézuélien se préoccupe des effets à long terme de ses actions, qu’il mesure. Pour cela, il s’aide de l’Indice de développement humain instauré en 1990 par le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) avec l’appui scientifique d’Amartya Sen.
Malgré son apparent décalage avec les outils économiques traditionnels, l’IDH est l’une des grandes trouvailles de ce chercheur. Cet indice est publié annuellement par le Pnud pour l’ensemble des pays afin de pallier les carences du PIB, qui ne donne pas d’indication sur le bien-être individuel ou collectif. Il intègre des informations sur les dimensions comparées du niveau de vie, sur la durée de vie des populations et sur leur niveau d’éducation. Il peut aussi intégrer des variables plus spécifi ques concernant la satisfaction des besoins matériels (alimentation, logement, hygiène) et immatériels (taux d’alphabétisation, capacité de prise de décision, etc.), donnant une image du niveau de capabilité de la population.

L’appréciation de Jean-Luc Dubois concernant les travaux de Diana Vilera est élogieuse : « L’étude d’impact faite par la filiale vénézuélienne utilise des méthodes d’analyse et de suivi fort intéressantes, qui ouvrent la voie à des analyses originales. ». Avec son équipe, elle a, en effet, mis au point un nouvel outil de réflexion, en s’attachant essentiellement à la “durabilité” des actions. À une autre échelle, l’équipe Développement Durable au sein de la quelle évolue Anne-Sophie Leroy en fait autant. Sa nouvelle mission : collecter les bonnes pratiques de développement durable tant dans les filiales qu’à l’extérieur, et élaborer avec toutes les informations de terrain des “lignes guides” évolutives de l’aide au développement.« À la suite d’une visite à Diana Vilera au Venezuela, nous avons pu recadrer en partie notre approche concernant la gestion des attentes de la communauté de Djeno. Nous avons “customisé” son travail en fonction du pays, des mentalités et de l’histoire des relations entre l’entreprise et la communauté. ».  

Cette mise en réseau des données, favorisant des actions “sur mesure”, constitue un progrès certain dans la connaissance de la question de l’aide au développement. « Il est difficile d’appliquer un cadre strict aux actions qu’on entreprend, de tout standardiser, souligne Anne-Sophie Leroy. Il faut rester dans une démarche d’apprentissage constant. Un état d’esprit propre à la pratique du développement durable. Ainsi, notre mode de consultation de la communauté de Djeno a dû être modifié lorsque nous nous sommes aperçus que la population ne se sentait pas représentée par nos interlocuteurs habituels. Nous avons alors décidé d’impliquer, en plus des autorités administratives du village, d’autres représentants de la communauté, comme les chefs coutumiers, les femmes et les jeunes. » Cette difficulté n’est pas propre aux pays en développement. « Aujourd’hui, dans les pays de l’OCDE, nous demandons leur avis aux comités de riverains. Cela ne signifie en aucun cas que nous nous substituons à l’État, mais que nous avons appris à diversifier nos interlocuteurs pour une meilleure gestion des relations.» 

 

 

Venezuela : Total a soutenu la mise en place de banques communautaires gérés par les villageois. Ces micro-crédits ont permis le démarrage d'élevages et le développement de cultures

 

 

Le travail d’animation et de potentialisation des difficultés, nécessaire à l’absorption des conflits, est un outil précieux pour les chercheurs. Jean-Luc Dubois le salue, en rappelant qu’ « avec les difficultés de mise en oeuvre, on est au coeur des difficultés de l’innovation sociale. Le travail de médiation sociale est l’un des aspects fondamentaux du développement durable ». Tout comme sa pratique, la pensée du développement fonctionne par itérations et se fixe désormais sur le long terme.
Si elle s’inspire des travaux d’Amartya Sen, la pensée de Jean-Luc Dubois complète celle du lauréat du prix Nobel. « On ne considère plus le développement comme une panacée en soi. Ce qu’on a en tête, exactement comme pour la technique, c’est la “soutenabilité” du développement social. ».  Le chercheur français expose ainsi le concept de “développement humain durable”. « Pendant des années, on a eu une vision totalement positive du développement. Aujourd’hui, la question est celle de l’équité dans le développement. Il faut qu’il n’ait aucun caractère d’irréversibilité, qu’il se fasse dans le cadre de médiations sociales et, enfin, qu’il soit intergénérationnel. » Jean-Luc Dubois, président du réseau Impact, visant à « créer une intelligence collective en matière d’appui aux politiques publiques de réduction de la pauvreté et des inégalités », trouverait pertinent que « les tables rondes qui débattent des orientations du développement puissent s’enrichir des expériences d’innovation sociale actuellement menées par les grands groupes industriels ».

Toutes deux issues du milieu associatif, Anne-Sophie Leroy et Diana Vilera font voler en éclats les idées reçues. Diana Vilera évoque les moyens financiers et opérationnels d’une entreprise. « Le souci des compagnies pétrolières est la production. Si l’effort est porté sur la production de pétrole, on produira du pétrole et on le fera très bien. Mais lorsque avec ces mêmes ressources et compétences on s’adonne à un but sociétal ou citoyen, nos capacités de gestion nous rendent très efficaces. »
Quant à Anne-Sophie Leroy, elle se déclare « satisfaite que le développement fasse partie du business. Au moins, il y a une pression et un intérêt réel à ce que les choses soient bien faites ». Diana Vilera confirme : travailler “dans le ventre du tigre”, c’est-à-dire dans le secteur privé, oblige à un résultat visible : la nécessité de faire ses preuves accroît les performances. De ses discussions et lectures autour des travaux sociétaux menés par les deux filiales, le chercheur conclut avec une pointe de malice : « On peut s’apercevoir, face à l’expérience, que l’on se trompe complètement et être alors obligé de reprendre et de réajuster ses idées initiales. C’est quand même assez angoissant... mais le tâtonnement est l’essence même du travail de chercheur, particulièrement dans notre discipline ! ».

(Rédaction: Laure Mentzel et Marie Le Breton)

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