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Entretien avec Christophe de Margerie, Directeur Général de Total
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Les hydrocarbures ont de moins en moins bonne presse. Leur usage est source de gaz à effet de serre qui menacent le climat. Les générations futures ne vont-elles pas reprocher à Total d’avoir produit toujours plus d’énergies fossiles alors que vous en connaissiez les dangers ?

La question climatique présente en effet un caractère d’urgence. Mais le monde a aussi un besoin croissant d’énergie, aujourd’hui couvert à 80% par le pétrole, le gaz et le charbon. L’humanité ne peut pas échapper à cette contradiction : il faudra des lustres pour que des sources d’énergie sans carbone prennent le pas sur les énergies fossiles. Le reconnaître n’est pas faire preuve d’irresponsabilité, c’est du réalisme qui pousse à l’action. Total contribue à une meilleure maîtrise de la demande énergétique, à la diversification de l’offre et à la mise au point de solutions techniques permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Notre unité pilote de captage-stockage de CO2 devrait démarrer fin 2008 à Lacq, dans le Sud-Ouest de la France. L’objectif de ce projet est de permettre à des centrales thermiques, des cimenteries, des raffineries, etc., d’utiliser de l’énergie fossile sans rejeter de CO2 dans l’atmosphère. Répandre cette technologie contribuerait à résoudre une partie de la contradiction.

Total affiche sa volonté d’augmenter ses productions tout en prônant plus de maîtrise énergétique. Est-ce bien crédible ?

La demande énergétique mondiale va rester dynamique parce que les pays émergents ont un retard considérable. Au nom de quoi nous opposer aux attentes du milliard et demi d’hommes qui n’ont pas accès à l’électricité, ou aux désirs de mobilité des Chinois ou des Indiens qui ont une voiture pour 50 ou 100 habitants alors que nous en possédons une pour deux ? La mission première de Total est de contribuer à satisfaire de manière durable la demande d’énergie. C’est pourquoi nous y consacrons un effort d’investissement qui s’est monté à 16 milliards de dollars en 2007 et qui devrait passer à 19 milliards de dollars en 2008. Je me réjouis de la mise en exploitation récente des champs offshore de Dalia et de Rosa en Angola et du projet gazier de Dolphin entre le Qatar et les Émirats Arabes Unis. Total a une noria d’autres très grands projets en cours ou en vue dans le pétrole, le gaz, le raffinage-distribution et la pétrochimie, pour répondre à la demande et participer ainsi à la sécurité des approvisionnements. Cependant, un sérieux effort de maîtrise de la demande est indispensable à un double titre : pour lutter contre le changement climatique et pour limiter les risques de tension avec l’offre. Total est très attentif à sa propre consommation d’énergie mais le principal enjeu se situe chez nos clients : nous devons leur offrir des produits qui, pour le même service rendu, sont moins émissifs et plus efficaces. Nous devons les aider à se chauffer, à conduire... en maîtrisant mieux leur consommation.

Pour faire croître ses productions, Total se lance dans des projets très risqués pour l’environnement, au Canada ou dans les mers polaires. Comment le justifier ?

Les sables bitumineux du Canada et le potentiel gazier des régions polaires, principalement au large de la Russie, sont parmi les rares ressources en hydrocarbures encore peu exploitées. Avec les progrès de la technologie et au niveau des prix actuels, leur développement est devenu possible. Mais la recherche et la mise en production de ces ressources soulèvent des difficultés au plan environnemental que Total prend très au sérieux. Dans la région de l’Athabasca, nos projets de Joslyn et de Surmont consistent à produire du pétrole à l’aide de procédés gourmands en énergie, et qui émettent donc du CO2. Les rendre moins émissifs est indispensable car les ressources canadiennes sont très vastes, et donc utiles pour satisfaire la demande mondiale. Le projet gazier de Shtokman, pour lequel Total a signé un pré-accord avec Gazprom en 2007, va pour sa part nous amener à travailler dans un environnement difficile d’accès et au milieu d’écosystèmes fragiles. Bien connaître cet environnement dans tous ses aspects, intégrer les mesures nécessaires à sa préservation et tout faire pour limiter les risques de pollution accidentelle sont trois impératifs pour Total.

La hausse des prix de l’énergie pénalise les consommateurs et pèse sur la croissance. Mais elle fait aussi des heureux : les pays pétroliers et les compagnies comme Total. Qu’en pensez-vous ?

Les cours des matières premières, minérales ou agricoles, ont beaucoup monté ces dernières années, en particulier à cause de la demande en Asie et au Moyen-Orient, dans le cadre d’une croissance mondiale soutenue. La réticence de certains pays pétroliers à produire plus, ainsi que les craintes sur la situation politique de nombreux acteurs ont été, avec la pression de la demande, les véritables facteurs de la hausse des cours ; la faute n’en revient pas à la seule spéculation, encore moins aux majors pétroliers qui, avec 15% de la production mondiale (et 23% des investissements), sont incapables d’influencer les prix. Cette hausse fait-elle le bonheur des compagnies pétrolières ? Il est vrai qu’elle a contribué à maintenir le résultat de Total à un haut niveau, 12,2 milliards d’euros en 2007 ; elle nous a aussi permis d’augmenter de 11% le dividende servi à nos actionnaires. Mais surtout elle a permis à Total de doubler en 5 ans ses budgets d’investissement. Elle profite aussi à nos sous-traitants qui, dans un contexte de surchauffe de l’industrie pétrolière, ont fortement relevé leurs prix. Mais l’essentiel de la rente supplémentaire revient aux pays producteurs. Certains pays en développement dépourvus de ressources énergétiques ont été durement pénalisés par la hausse des cours. Pour la zone euro, elle a été tempérée par l’appréciation de l’euro par rapport au dollar. Payer plus cher leur énergie est désagréable pour les consommateurs, et j’y suis sensible, mais à une époque où beaucoup prônent l’instauration d’une “taxe carbone” pour faire évoluer les comportements individuels vers plus de frugalité, ce “signal prix” donné par le marché mondial doit servir d’aiguillon pour inciter les consommateurs à investir dans des logements, des systèmes de chauffage, et des véhicules plus économes en énergie.

La pression de la demande a placé les pays producteurs en position de force. Total et ses pairs ont-ils encore une influence sur eux pour les inciter à augmenter leurs capacités de production et éviter ainsi de nouvelles tensions ?

Il est certain qu’au niveau de prix actuel, la plupart des pays pétroliers ou gaziers n’ont pas besoin de produire plus. Plusieurs d’entre eux ont profité des tensions sur le marché pour augmenter leur part de la rente pétrolière en durcissant le régime fiscal accordé aux opérateurs ou en imposant que leurs compagnies nationales aient un contrôle majoritaire sur les opérations. Au Venezuela, Total a accepté de redéfinir, à l’issue d’une négociation difficile, l’équilibre entre les partenaires du projet Sincor. Notre seule chance de convaincre les pays producteurs d’accompagner la demande mondiale d’énergie est de construire avec eux des partenariats mutuellement bénéfiques qui répondent aux attentes locales. Les populations ont de fortes attentes en termes de développement économique ou social : beaucoup de nos projets actuels portent sur des trains de liquéfaction de gaz, des raffineries, des unités pétrochimiques qui contribuent à l’industrialisation de nos pays d’accueil. Total veille à ce que ses projets transfèrent des savoirs, créent de l’emploi local et qu’ils offrent des débouchés aux entreprises locales. Notre excellence technique est indispensable ; elle nous permet de réaliser nos projets dans les délais et dans les enveloppes financières prévues, ce qui assure aux États hôtes les recettes fiscales nécessaires pour financer leurs projets de développement. Mais l’excellence technique ne suffit pas. C’est aussi en nous comportant en acteur attentif aux besoins locaux que nous serons reçus et acceptés durablement par les pays hôtes.

Ce sont là de beaux principes mais, dans la réalité, contribuez-vous réellement à faire progresser les pays dans lesquels vous travaillez ? Dans certains d’entre eux, la démocratie et les droits de l’homme sont bafoués, et cela ne paraît pas gêner Total.

Si la carte de la démocratie et celle des réserves coïncidaient, la vie du Groupe serait plus simple, mais ce n’est pas le cas. Par contre, pauvreté et absence de démocratie coexistent le plus souvent. Nous avons toujours l’espoir qu’une mise en valeur raisonnée des ressources minérales d’un pays contribue à son décollage économique, que cela permette d’améliorer l’offre d’éducation et de santé, favorise l’émergence d’une population d’entrepreneurs et de cadres renouvelant les élites en place, pousse à l’amélioration de la gouvernance publique et à plus de démocratie. La transparence de nos relations financières avec les États hôtes est indispensable pour y concourir. Un tel cercle vertueux n’a rien d’un processus automatique mais nous essayons d’oeuvrer en ce sens. Certains pays paraissent bien éloignés de ce parcours idéal, le Myanmar par exemple. Nos espoirs y ont jusqu’à présent été déçus, comme l’ont illustré les graves événements de septembre 2007. Pourtant nous affirmons clairement notre volonté d’y rester. L’intérêt économique n’est pas notre principal motif : nos activités sur place sont limitées à l’échelle du Groupe. Mais Total est pour le Myanmar une des rares fenêtres restées ouvertes sur l’Occident. Notre présence est bénéfique pour nos collaborateurs birmans et pour les collectivités vivant autour de nos installations. Nous leur devons de rester et nous n’avons pas perdu l’espoir de voir le pays changer. Nous adopterons la même attitude lorsque nous reprendrons nos opérations au Soudan interrompues depuis 20 ans, si les conditions de sécurité sur place nous permettent de le faire.

Au-delà des discours, Total veut-il vraiment participer au développement des énergies renouvelables qui ne représentent aujourd’hui qu’une part très minime de vos investissements ?

Je juge indispensable d’élargir la palette des sources d’énergies utilisées pour préparer l’avenir et préserver le climat. Total a une vocation d’énergéticien. Nous sommes actifs depuis longtemps et à une échelle très significative dans le domaine des biocarburants. Toutes les formes d’énergie intéressent Total pour autant que nous puissions y employer nos compétences et réaliser des projets rentables. Nous avons renforcé récemment nos équipes et nos budgets dans le domaine des énergies nouvelles. Les pistes qui me semblent les plus porteuses pour Total sont le solaire photovoltaïque et la biomasse, deux axes que nous connaissons déjà bien et où nous attendons beaucoup de la recherche et de l’innovation. Le nucléaire est pour moi une pièce indispensable sur l’échiquier énergétique. C’est pourquoi Total s’est associé à Suez et à Areva dans un projet de centrale nucléaire à Abou Dhabi.

Que pense Total des différentes initiatives politiques prises en 2007 dans le domaine de l ’environnement : le Grenelle en France, le paquet énergie – climat de la Commission européenne, la conférence de Bali au plan mondial ?

Sans rentrer dans les détails, je voudrais vous apporter quatre éléments de réponse. D’une part, la concertation engagée entre les pouvoirs publics, les associations, les entreprises et les syndicats pour parler d’environnement a permis de s’écouter et de mieux comprendre les attentes et les contraintes de chacun des acteurs ; elle a fait émerger des propositions concrètes. Le mur de méfiance qui sépare trop souvent les entreprises et les acteurs de la société civile sur ces sujets s’est amenuisé. D’autre part, nous appuyons la volonté exprimée à Paris comme à Bruxelles d’être exemplaires pour entraîner les autres pays, mais ceci ne doit pas se traduire par un empilement de règlementations. Le cadre normatif doit être le plus possible défini au niveau européen, en veillant à la compétitivité des entreprises européennes sur le marché mondial. Par ailleurs, la question du climat a par nature une dimension planétaire. C’est pourquoi je me réjouis beaucoup que la conférence de Bali ait enregistré le retour des Etats-Unis et de la Chine dans un cadre où chacun s’engage à réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Enfin, dernière remarque : Total entend bien s’impliquer concrètement dans ces différentes démarches qui rejoignent les efforts, souvent volontaires, que nous menons depuis des années. L’expérience nous a appris, parfois douloureusement, à quel point le respect de l’environnement, de même que la sécurité, sont pour le Groupe des impératifs et en même temps des facteurs de progrès.

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