"Notre priorité, c'est une croissance organique rentable, diversifiée et partagée"
2007 a été une année riche en événements. Elle est en particulier marquée par la hausse du prix du baril de pétrole. Qu’en est-il des résultats de Total ?
Les résultats de Total sont bons, voire même très bons. Leur progression reflète essentiellement le bénéfice de la croissance des productions ainsi que la hausse des prix des hydrocarbures à l’exception de ceux du gaz qui ont baissé, notamment en Europe du Nord. Cette hausse a certes été en partie captée par certains États-hôtes, certains contracteurs ou fournisseurs, ce qui peut être compréhensible. Ainsi, le résultat net ajusté de cette année exprimé en dollars, est en croissance de 6%.
La production du Groupe est en hausse mais moins que prévu. Faut-il s’en inquiéter ?
Durant le premier trimestre 2007, nous avons connu une baisse de la production en grande partie liée à des événements hors de notre contrôle : insécurité au Nigeria, réductions de la production dans les pays de l’OPEP, effet mécanique négatif de la hausse du prix du brut sur nos droits attachés aux contrats de partage de production.
En 2007, en revanche, nous avons bénéficié de la montée en puissance de la production du champ géant de Dalia en Angola, ainsi que, à partir de l’été, des mises en production de Rosa à proximité de Dalia, et de Dolphin au Moyen-Orient. Ces projets ont permis à Total de renouer avec la croissance. Je retiens donc surtout qu’à fin 2007, Total est la seule major à afficher une progression de la production. Pour le futur, notre portefeuille de projets est l’un des plus étoffés et diversifiés du marché et de nouveaux champs vont bientôt rentrer en production en commençant par Moho Bilondo et Jura au deuxième trimestre 2008. Sur le plan technologique, aujourd’hui un quart de notre production repose sur les huiles lourdes, le GNL et l’offshore profond. En 2012, ces trois domaines en représenteront plus d’un tiers.
Vous avez été nommé à la Direction Générale du Groupe en 2007. Y a-t-il des changements de stratégie en perspective ?
J’ai partagé dans les années passées la stratégie construite avec succès par Thierry Desmarest. Il y a des inflexions à donner mais elles correspondent à des évolutions nécessaires pour assurer la continuité de notre modèle de croissance. Nous allons par exemple accentuer nos efforts dans les énergies renouvelables et intégrer pleinement la dimension « lutte » contre le changement climatique dans notre modèle de croissance. Je suis convaincu que notre stratégie est gagnante pour le Groupe, pour ses actionnaires, pour ses collaborateurs et pour toutes ses parties prenantes.
Comment la stratégie de Total se distingue t-elle de celle de ses concurrents ?
Total est un groupe intégré, présent sur l’ensemble de la chaîne pétrolière. Notre stratégie se déploie sur le long terme et vise à contribuer durablement à la satisfaction de la demande en énergie, à participer à l’effort mondial de lutte contre le changement climatique ainsi qu’à la modération de la demande en énergie tout en créant de la valeur pour nos actionnaires.
Total a réussi à développer ses ressources sans acquisition majeure, en sécurisant près de 6 milliards de barils équivalent pétrole depuis 2005 sur des grands projets de long terme, le plus souvent en collaboration avec des grandes compagnies nationales, et cela, en plus des quelque 2,5 milliards de barils équivalent pétrole venant des succès de l’exploration au cours de la même période.
C’est le résultat d’efforts continus et une situation particulière aujourd’hui parmi les majors. Notre potentiel de croissance est plus important. De ce fait, nos investissements devraient rester proportionnellement supérieurs à ceux de nos principaux compétiteurs ces prochaines années. Ainsi, notre objectif est de faire croître nos productions à un rythme de 4% par an en moyenne de 2006 à 2010 dans un environnement de prix du brent à 60 dollars par baril. À ce titre, tous les projets qui doivent entrer en production d’ici à 2010 sont en phase de développement et pour la plupart, dans les temps. À plus long terme, notre priorité est de continuer à croître de manière organique, rentable et diversifiée. Pour soutenir cette ambition, nous disposons au rythme actuel de notre production, de ressources de plus de 40 ans de durée de vie.
Qui dit grands projets, dit coûts d’investissement. Et ces coûts d’investissement sont de plus en plus élevés.
Depuis plusieurs années, nous augmentons nos investissements de manière significative. Entre 2006 et 2008, ils seront passés de 12 à 19 milliards de dollars. Nous allons poursuivre cette politique car une entreprise pétrolière comme la nôtre ne peut assurer sa pérennité et sa compétitivité qu’à travers une politique d’investissement ambitieuse et disciplinée. Nous resterons donc extrêmement vigilants sur la maîtrise des coûts, des délais et pour cela, l’expertise reconnue de nos équipes est précieuse. Nous saurons aussi faire preuve d’audace pour lancer de nouveaux très grands projets, même si l’environnement est plus complexe
Concrètement quelles sont vos priorités d’investissements ?
L’Amont compte pour environ 75% de notre effort. Nous continuons d’investir de manière privilégiée dans ce secteur car c’est pour nous la meilleure manière de contribuer à la satisfaction de la croissance de la demande en énergie pour encore de nombreuses années et accroître la valorisation du Groupe. Mais en même temps, nous valorisons la notion d’intégration qui consiste à être présents dans les trois « core business» de Total : l’Amont, l’Aval, la Chimie afin de bénéficier des synergies importantes entre les trois secteurs et d’une visibilité stratégique sur l’ensemble de la chaîne de valeur des hydrocarbures. Il en va de l’équilibre de la croissance de la Société, et aussi de l’acceptabilité de nos opérations dans les pays où nous intervenons.
Je suis, à ce propos, convaincu que de nouveaux rapports entre pays consommateurs et pays producteurs sont nécessaires et que participer à ce dialogue fait partie de notre mission. Ainsi au Qatar, par exemple, Total est présent dans l’amont, le gaz naturel liquéfié (GNL), la pétrochimie, le transport et la vente de gaz par gazoduc, et en même temps, participe à des projets dans les domaines de l’éducation, de la recherche, en y associant deux universités françaises.
Quels sont les grands chantiers de Total en exploration et en production ?
Ils sont nombreux et répartis dans le monde entier. Citons notamment pour 2008, le développement de Jura en mer du Nord et de Moho Bilondo au Congo, la poursuite des chantiers de Yemen LNG et Akpo au Nigeria, les premiers travaux sur les projets géants lancés récemment, Pazflor en Angola et Usan au Nigeria, mais aussi l’étude avec Gazprom du développement du champ gazier géant de Shtokman et la préparation des prochains grands projets huile lourde au Canada. Par ailleurs, l’exploration reste essentielle. Notre budget est d’ailleurs passé de 800-900 millions de dollars par an il y a trois ans à 1,8 milliard de dollars en 2008.
L’offshore profond représente une partie importante des investissements du Groupe et autant de prouesses techniques. Le gisement de Dalia entré en production fin 2006 situé à 135 kilomètres des côtes angolaises par des profondeurs d’eau allant de 1 200 à 1 500 mètres est actuellement une référence mondiale en matière de production pétrolière en offshore profond et nous sommes désormais capables de développer des champs à plus de 2 000 mètres de profondeur d’eau.
Tout l’enjeu maintenant est de faire du très profond à la fois en mer et sous terre. L’association des deux constitue un véritable défi. Nous savons que les réserves supplémentaires se situeront à des profondeurs nettement plus importantes et recèleront des hydrocarbures dont on ne connaît pas encore véritablement les caractéristiques physiques. Plus la profondeur est grande, plus la température et la pression sont élevées et moins nous connaissons les caractéristiques des hydrocarbures en place. Tout laisse à penser qu’il s’agit d’effluents beaucoup plus difficiles à traiter parce que plus acides, plus chauds, plus complexes. Il faut donc également travailler sur la qualité et la résistance des métaux et innover.
Quelle est votre position sur la présence de Total dans les pays réputés politiquement instables ou contestables ?
Par définition, Total est présent dans les pays où se trouvent les ressources d’hydrocarbures et où nous pouvons opérer dans le respect des lois applicables, de notre Code de conduite et dans de bonnes conditions de sécurité pour nos collaborateurs. Le développement de nos activités s’échelonne sur 20, 25, 30 ans, parfois plus. Or, quels sont les pays dont on peut s’assurer que sur une telle durée, ils vont rester conformes à ce que nous considérons en Occident comme acceptable ? La question est avant tout de savoir si nous pouvons opérer dans ces pays en respectant les engagements de notre Code de conduite et en contribuant positivement au développement économique et social des populations et des équipes qui travaillent avec nous. Ce qui se passe au Myanmar nous bouleverse tous. En partir n’est pas une solution acceptable ni souhaitée par nos équipes locales et les dizaines de milliers de personnes avec lesquelles nous travaillons et qui comptent sur notre présence et notre soutien. Dans les pays difficiles, Total se doit d’être particulièrement exemplaire, et ce dans tous les domaines.
Total est un groupe intégré comme vous le rappeliez. Qu’en est-il des activités du secteur Aval ?
Nous investissons pour améliorer le positionnement de notre outil de raffinage, notamment à travers des projets de conversion et de désulfuration. Ainsi, nous avons lancé début 2008 un programme de modernisation de 2,2 milliards de dollars à la raffinerie de Port Arthur au Texas, pour en améliorer la performance et accroître sensiblement la production de diesel à partir de bruts plus lourds. En ce qui concerne le Marketing, Total considère qu’être pétrolier, c’est aller jusqu’à la distribution de ses produits. Certains de nos confrères y renoncent car ils estiment que ce domaine est trop risqué. Pour nous, c’est le coeur de notre métier aussi, même si la tâche n’est pas toujours facile quand les prix sont élevés, en particulier en France.
Quels sont vos projets concernant plus particulièrement la Chimie ?
La Pétrochimie va poursuivre son développement autour de sites de taille mondiale. Les grands sites européens seront optimisés et nous développerons nos plateformes en Asie et au Moyen-Orient. En parallèle, nous recherchons un plus large accès à d’autres projets sur base éthane, qui permettent d’être plus compétitifs lorsque les prix du brut augmentent. D’où l’association avec Sonatrach dans le projet d’Arzew, en Algérie. La croissance des spécialités devrait aussi se poursuivre à un rythme soutenu mais de façon ciblée.
Cette année, la direction « Gaz & Électricité » est devenue la direction « Gaz & Énergies Nouvelles », pourquoi ?
Je tiens à souligner que nous conservons le mot « Gaz ». Et pour cause ! le GNL est un axe clé de notre croissance : en 2007, il représentait environ 13% de notre production et devrait atteindre 17% en 2012. En revanche, le mot « Électricité » est remplacé par « Énergies Nouvelles ». Pourquoi ? Tout simplement parce que demain, nous aurons besoin de toutes les formes d’énergie.
L’époque de la concurrence entre les énergies fossiles et les nouvelles énergies est révolue. Elles sont complémentaires. Les énergies fossiles restent encore indispensables pour répondre à la croissance de la demande d’aujourd’hui comme de demain. En même temps, il est indispensable de les rendre plus propres. C’est pourquoi nous sommes aussi engagés dans la lutte pour limiter les émissions de CO2. La séquestration du CO2 est l’une des solutions que nous privilégions. Nous développons ainsi un projet pilote à Lacq : le premier projet intégré de captage et stockage de CO2 dans un ancien gisement de gaz naturel.
Par ailleurs, quitte à surprendre certains, Total est clairement favorable à la maîtrise, voire à la réduction de la consommation d’énergie. De notre point de vue, c’est la meilleure façon de lutter contre le réchauffement climatique et les tensions de l’offre.
Cela signifie-t-il que Total va diversifier son offre énergétique ?
Nous allons très clairement nous efforcer d’accroître notre offre d’hydrocarbures. Le problème clé n’est pas celui des réserves, mais celui du développement des capacités de production. Les réserves restent abondantes et les progrès technologiques de l’industrie, et de Total plus particulièrement, devraient permettre d’en exploiter l’essentiel.
Parallèlement, nous souhaitons développer notre positionnement sur les énergies nouvelles. C’est la mission de la nouvelle direction Gaz & Énergies Nouvelles. C’est non seulement un enjeu économique important mais aussi un enjeu de développement durable et nous avons clairement un rôle à jouer.
Il ne s’agit pas de s’engager dans toutes les énergies nouvelles, mais dans celles à fort contenu technologique, crédibles pour le long terme où nous pouvons développer une légitimité, comme le solaire et la biomasse de seconde génération.
Et le nucléaire ?
Le partenariat que nous avons signé avec Suez et Areva début 2008 va effectivement dans ce sens, même si nous en sommes encore à un stade préliminaire. Le nucléaire pourrait représenter une complémentarité naturelle avec nos activités traditionnelles surtout si cette énergie est developpée dans des pays producteurs d’hydrocarbures pour optimiser l’utilisation de leurs ressources naturelles sur le long terme. Au-delà, notre capacité à gérer et à mener à bien des projets complexes, intégrés, et capitalistiques trouverait là un terrain d’application adéquate.
Un jugement est intervenu en janvier 2008 au terme du procès du naufrage de l’Erika, souhaitez-vous réagir à cette occasion ?
Oui, car je n’ai pas pour habitude d’éviter les sujets compliqués et douloureux. Nous avons toujours ressenti et assumé notre responsabilité dans ce drame. Au moment du naufrage, nous avons participé au nettoyage des rivages, traité les déchets. Nos équipes ont pompé la cargaison restante. Le coût de ces opérations à l’époque s’est élevé à 200 millions d’euros. Je ne le regrette pas. C’était à l’évidence notre devoir. Aujourd’hui, nous avons décidé d’indemniser les victimes de la pollution immédiatement et définitivement. Mais cela ne signifie pas que nous nous sentions responsables sur le plan juridique. Nous ne pouvions pas connaître les vices cachés de ce navire. Chaque jour, nous avons 150 navires qui naviguent sur toutes les mers du monde. Notre métier n’est pas d’aller vérifier les entrailles de tous les navires que nous affrêtons ; c’est celui des sociétés de classification et il est essentiel qu’elles soient de qualité et responsables de leurs décisions. Depuis, nous avons, de nôtre côté, encore renforcé le contrôle des navires : tous sont à double coque, l’âge des tankers a été abaissé à 15 ans pour les fiouls lourds et notre flotte a cinq ans de moyenne d’âge. C’est la plus jeune au monde.
« Acceptabilité » est une notion qui vous est chère. Qu’entendez-vous par là ?
L’excellence opérationnelle est nécessaire. Elle doit s’accompagner d’un comportement exemplaire et responsable dans tous les domaines. L'acceptabilité, c’est donc aller plus loin dans nos actions sociétales et aussi participer plus activement à la préservation de l'environnement. C’est être plus imaginatif dans la construction de notre offre. C’est, dans tous les pays dans lesquels nous opérons, nous comporter comme des acteurs locaux responsables et soucieux de la pérennité de notre présence. Nous entrons dans une nouvelle ère, les exigences anciennes demeurent, mais de nouveaux comportements s’imposent.
Un dernier mot ?
Il sera pour les équipes de Total, et c’est très important ! Je veux leur rendre un véritable hommage. C’est grâce à leurs connaissances, leur dévouement et leur savoir-faire que les projets conduits par Total sont réalisés dans les délais, que les budgets sont respectés et que l'énergie qu’ils produisent arrive jusqu’aux consommateurs. La qualité de nos équipes est, pour nous, un atout majeur, et c’est notre responsabilité de développer leurs talents, de favoriser la diversité de leurs origines et de leurs cultures, de renforcer leur attention à l'environnement. Les femmes et les hommes de Total sont la clé de notre excellence industrielle et de nos succès de demain.
* Source : Total en 2007
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