Energies

N°13 Printemps 2008
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DANS LE DELTA DE LA MAHAKAM, LA MANGROVE REPREND SES DROITS
En l’espace de dix ans, l’élevage intensif de la crevette a provoqué la destruction de 85 % de la mangrove qui recouvrait le delta de la rivière Mahakam, sur l’île de Bornéo. Devant l’ampleur de la tâche et pour la première fois, les Nations unies, le gouvernement indonésien et deux compagnies pétrolières, dont Total, se rassemblent autour d’un programme de réhabilitation de cet écosystème unique.

Marc Roussel

Sillonner l’un des innombrables chenaux du delta de la Mahakam à bord d’une vedette rapide offre le spectacle d’une végétation luxuriante, vierge de toute activité humaine. En apparence seulement. Car pour apprécier la juste dimension du problème, il faut, au sens propre, prendre un peu de hauteur. C’est donc d’hélicoptère que se révèle tout le paradoxe de ce delta débouchant dans les eaux du détroit de Makassar à l’est de Bornéo. Vu du ciel, le décor présente un autre visage : une infinité de terres inondées, soigneusement quadrillées et bordées d’un mince filet vert qui les sépare des multiples bras de la rivière. Comme dans un décor hollywoodien, il suffit d’écarter trois branches de palétuviers pour passer d’un monde à l’autre et découvrir, derrière les abords touffus, des milliers d’hectares de bassins ,voués à la culture de la crevette. À l’origine de ce contraste, la crise économique et financière de 1997 en Asie du Sud-Est. Une année noire pour les Indonésiens, qui entraîne une dévaluation de 400 % de la monnaie locale, la roupie. Avec l’importance des exportations vers le Japon et l’Australie, sources de devises fortes, l’élevage de la crevette devient subitement une activité très rentable. Outre les populations riveraines, des vagues de pêcheurs sulawesiens commencent à déferler sur le delta, organisés en communautés et financés par des investisseurs appelés punggawas. Dès lors, la culture s’intensifie. Dix ans plus tard, la crevette a eu raison de la mangrove et l’environnement a cédé face au profit à court terme.

La réhabilitation du delta : une question de survie
Comme dans tout désordre environnemental, une question surgit : que faut-il privilégier de la crevette ou de la  mangrove ? Car, après tout, la crevette fait vivre des milliers de personnes, alors que la mangrove est à première vue stérile. La préservation de ces végétaux ligneux aurait-elle pour seul but d’apaiser les consciences écologistes ? Le défrichement de la quasi-totalité du delta a privé les terres sablonneuses, donc instables, de la seule chose qui les retenait. Sous l’effet des marées, le risque est aujourd’hui imminent de voir purement et simplement disparaître le delta de la Mahakam, et avec lui les crevettes, les profits et les éleveurs eux-mêmes. « La mangrove joue un rôle essentiel dans l’équilibre de l’écosystème, en filtrant notamment le plancton, explique Dasat, un spécialiste environnement de Total E&P Indonésie. Depuis 1998, les éleveurs coupent la mangrove, brisant cet équilibre. On constate maintenant que les rendements diminuent d’année en année, une situation aggravée par l’emploi de produits chimiques visant à éliminer les prédateurs de la crevette. » Autrement dit : sans mangrove, plus de crevettes ni de delta. Ce qui est saisissant, c’est tout à la fois la rapidité de la dégradation de l’environnement et l’ampleur de la mobilisation des différentes parties prenantes. Quand on songe à la mer d’Aral, qui attend depuis 1975 le retour des eaux, on est tenté de penser que les intérêts industriels peuvent aussi servir les causes écologiques… « Pour sauver le delta de la Mahakam, nous sommes parvenus à réunir pour la première fois tous les acteurs possibles autour d’un programme commun baptisé PMD Mahakam, précise Dipnala Tamzil, conseiller du directeur général de la filiale de Total en Indonésie. D’une part, le gouvernement indonésien, qui s’est impliqué à tous les niveaux (national, régional et local) ; d’autre part, les industriels opérant dans le delta (Total, bien sûr, mais aussi la compagnie pétrolière japonaise Inpex) ; et enfin les Nations unies, à travers le Pnud, qui est l’opérateur du projet. »

Les objectifs majeurs du programme commun
Le PMD Mahakam a été lancé en avril 2007. Il prévoit que, tous les quatre mois, un conseil en charge de la gestion de ce programme se réunisse et veille à la réalisation de trois objectifs majeurs. « Nous devons, d’abord, renforcer la gestion du delta afin de sécuriser et protéger les investissements stratégiques, déclare sans ambages Soni Sumarsono, l’officier du ministère de l’Intérieur qui dirige le conseil. Ensuite, protéger l’environnement, ce qui implique la sensibilisation des éleveurs à une production durable et respectueuse. Et, enfin, assurer la croissance des revenus locaux, en promouvant notamment des activités alternatives à cet élevage. » Le programme dispose d’un budget de 3,7 millions de dollars, dont 1 million provenant de Total, à répartir sur un exercice de cinq ans. « Ce budget représente 3 % des revenus de l’industrie de la crevette dans le delta, précise Monique Sumampouw, chargée des opérations pour le compte du Pnud. C’est à la fois peu, reconnaît-elle, et suffisant pour développer un modèle applicable à d’autres situations, en d’autres lieux. »

« Nous pensons déjà à la baie de Bintuni, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où des actions équivalentes seraient salutaires », ajoute Budhi Sayoko, le représentant du Pnud au conseil. L’un des mérites du programme PMD Mahakam sera sans doute de mettre en place et d’optimiser une organisation pour le moins complexe, tout en étant capable de la transposer ailleurs. Car toute la difficulté est là. Comment coordonner les actions de Total et d’Inpex – tous deux très présents sur le terrain – avec celles du gouvernement indonésien et, enfin, avec celles du Pnud, opérateur et lui-même suppléé par l’UNITAR (United Nations Institute for Training and Research) en matière d’expertise technique et par l’UNV (U.N. Volunteers) pour l’implémentation in situ ? « Nous avons créé cinq équipes de coordination, qui se répartissent les responsabilités sur les différents champs d’intervention », expliquent d’une seule voix Dipnala Tamzil et Soni Sumarsono. Une sorte de business-model en cinq points – accompagner les responsables locaux, gérer le foncier, développer une culture durable, générer une économie alternative et replanter la mangrove – qui s’est donné cinq ans pour réussir. De l’aveu même de Dipnala Tamzil, ce ne sont pas les défis techniques qui seront les plus durs à surmonter.

La cohabitation dans les fermes pilotes
Première préoccupation : rétablir l’écosystème pour assurer le développement durable du delta. Sur ce thème, les opérationnels du programme PMD ont déjà quelques années d’avance, grâce à l’avant-projet que Total E&P Indonésie a mis en œuvre près du village de  Tani Baru. Depuis 2000 fonctionne, en effet, une ferme pilote qui a posé les fondements d’une culture de la crevette respectueuse de son environnement. « Dans la ferme de Tanjung Pingpin, nous avons appliqué deux règles essentielles, explique Dasat. La première est la plantation dans les bassins d’une nouvelle espèce de mangrove, la Rhizophora mucronata. » Une mangrove aux avantages multiples : elle participe non seulement au maintien des sols, mais fournit également des antivirus et les nutriments indispensables à la survie des crevettes. Elle est, enfin, plus facile à planter et plus tolérante aux variations de la salinité que l’espèce endémique, le palmier Nypa. « Ensuite, nous avons choisi exclusivement des produits biologiques pour réduire la présence des oiseaux, serpents et poissons, prédateurs naturels de la crevette. Contrairement aux produits chimiques utilisés par les éleveurs, ces matières ont l’avantage de se recycler dans l’écosystème », poursuit Dasat. Pour cette expérience portant sur huit hectares de bassins bordés d’une centaine d’hectares de forêt replantée, Total s’est appuyé sur les études de l’université de Mulawarman, qui apportera également un soutien scientifique au projet PMD sur le choix des essences, des pesticides et des techniques de replantation. L’idée maîtresse est de pérenniser la culture de la crevette, tout en assurant la repousse de la mangrove, une forme de cohabitation respectueuse, baptisée “sylvipisciculture”. Outre Tani Baru, deux autres villages pilotes, Muara Pantuan et Sepatin, vont appliquer ce modèle dès le début de cette année afin de sensibiliser et de former les populations locales. Le procédé sera ensuite déployé à une plus grande échelle.

Partager les données pour mieux gérer
Parallèlement à la mise en place d’une culture durable, la replantation de zones exclusivement couvertes de mangrove doit se poursuivre, les communautés ayant accepté de céder quelque 600 hectares de leurs bassins à l’intérêt général. Selon les dernières estimations, 90 000 hectares de mangrove ont été détruits : la marge de progrès est donc sensible. Total E&P Indonésie dispose à ce sujet d’une base de données exclusive, accompagnée d’images du satellite Spot permettant de suivre l’évolution du delta depuis une dizaine d’années. « Nous avons décidé de mettre en commun cette base et celle que le programme PMD va constituer, afin d’établir une sorte de plan d’occupation des sols par les éleveurs de crevettes », précise Didik Widiarso, coordinateur du programme environnement chez Total. Conformément aux objectifs assignés par le conseil, cette initiative permettra de mieux gérer la réhabilitation des zones détruites, tout en fournissant des éléments d’appréciation dans le règlement des conflits de propriété. La plupart des terres ont, en effet, été défrichées et attribuées selon des règles plus ou moins sauvages, car le plan d’occupation des sols établi pour le delta n’est pas respecté. Il s’agit donc de lutter non seulement contre des pratiques antiécologiques, mais aussi – et surtout – contre un fonctionnement anarchique qui sert les intérêts d’une minorité. En 2002, le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) a d’ailleurs mené sur le delta une étude qui a duré sept mois, en partie financée par Total, dont les conclusions ont souligné les difficultés liées au communautarisme, les risques écologiques et sanitaires d’une exploitation déraisonnée, comme l’augmentation alarmante de la salinité ou l’apparition de nouvelles maladies. Autre conclusion de ce rapport : la nécessité de créer des ressources alternatives. Un aspect fondamental du projet, repris depuis par le programme PMD.

Vers un développement harmonieux des communautés
Plus de soixante mille personnes vivent dans le delta. En avoir conscience se mérite. Il faut, en effet, prendre le temps d’explorer les bras de la rivière, de s’égarer sur les chemins tortueux des basses terres pour mesurer qu’une population nombreuse tente de subsister sur les maigres ressources qu’offre aujourd’hui le delta. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir pu investir dans la culture des crevettes survivent difficilement. Le poisson se vend en ce moment 2 000 roupies le kilo (environ 15 centimes d’euro), soit plus de vingt fois moins que la crevette ! La nécessaire régulation actuellement mise en place ne va pas arranger les choses sur le plan économique. Il était donc indispensable d’ajouter aux volets administratif et écologique du programme PMD une dimension économique. Pour y parvenir, l’expérience de Total est un atout.
Le gouvernement indonésien a promulgué cette année une loi obligeant les entreprises pétrolières et minières à développer des programmes CSR (Corporate Social Responsibility). La filiale de Total en Indonésie n’a pas attendu cette obligation légale et a lancé dès 1999 un programme de développement local (ComDev), dont s’inspirent à présent les responsables du PMD. « L’idée est de proposer des activités économiques alternatives à l’élevage de la crevette, poursuit Didik Widiarso, afin de garantir un revenu minimum aux populations locales tout en respectant leur environnement. » Les opérations de développement communautaire engagées par la filiale portent sur vingt cinq villages. Une équipe de douze personnes, dont huit sont des acteurs de terrain, est à l’écoute des besoins et des propositions afin de favoriser toutes les initiatives. Au-delà des thèmes récurrents que sont la santé, l’éducation ou les infrastructures, les projets du ComDev sont étroitement liés à ceux du PMD avec l’objectif commun de promouvoir le développement économique. Plusieurs coopératives de négoce ont ainsi vu le jour, de même qu’un élevage de poissons, un commerce d’informatique, des tailleurs, une radio locale et, enfin, une plantation d’ananas, qui pourrait devenir une culture alternative. C’est peut-être de la capacité à valoriser ces initiatives, et par conséquent à endiguer la destruction du delta de la Mahakam, que viendra le salut. Ce que résume parfaitement Budhi Sayoko, le représentant du Pnud, dans une formule qu’il voudrait universelle : « Nous tentons de bâtir ici les trois piliers du développement durable : protéger la fonction écologique, garantir la croissance économique et rendre les gens heureux !»

 

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