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Son œil de corbeau niché sous un sourcil dru scrute le monde avec une sorte de bienveillance sévère. Son élocution fleure bon le temps où l’on n’achevait pas ses humanités avant d’avoir appris à s’exprimer en public ; les mots sont choisis, le phrasé soigné, le talent de narration indéniable. Il écrit à la main, « comme avant guerre ! », ne possède pas de téléphone cellulaire et porte le trench-coat avec un mélange de rigueur britannique et de décontraction orientale qui ajoute à son credo de citoyen du monde. En une heure, Assadullah Souren Melikian-Chirvani est capable de vous faire penser que vous vous y connaissez en matière de littérature persane et d’art iranien du XVIe siècle. Cet exploit, rendu possible par une mémoire de jeune homme mise au service d’un savoir de vieux sage, doit beaucoup à la force de conviction. L’érudition dont Souren Melikian, bien qu’il s’en défende, se fait le dépositaire et le transmetteur, est une invitation au voyage dans l’espace-temps : une plongée captivante que rythment la musique des noms persans, le souffle des métaphores cosmologiques et le sourire intérieur d’un homme à la fois totalement maître de son sujet et entièrement possédé par lui.
Le hasard et la nécessité
Souren Melikian est né en France de la rencontre improbable de deux exilés d’Azerbaïdjan du Nord, aujourd’hui république indépendante. Au début des années 1920, son futur père prend le chemin de l’Ouest ; celle qui deviendra sa mère quitte à la même période Bakou, arrive à Paris en 1933 et c’est là, à la croisée de ces deux destins en résonance, que commence l’histoire. D’où, peut-être, cette façon de tenir la vie pour un miraculeux compromis entre le déterminisme et l’illusion du libre arbitre, entre l’imprévisible et le nécessaire : « L’histoire d’une recherche qui aboutit se résume bien souvent à un enchaînement de hasards qui retombent sur leurs pieds.
Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ?
Bien que ce ne soit pas très à la mode, je dirais que Dieu seul le sait. Dieu, ou plutôt, pour reprendre un terme utilisé dans le monde musulman afin de tenter de Le caractériser, “Celui qui cause les causes”. Je crois que tout ce qui nous arrive est déterminé et que, par bonheur, nous ne détenons pas les clés de cette mécanique : je suis le point au centre du compas, ce n’est pas moi qui tiens l’outil ! » Cette manière de “fatalisme proactif” place d’entrée la vie de Souren Melikian sous le signe de la recherche d’un temps perdu. Entamée sur les bancs de Sciences Po, sa quête passera par une initiation au persan et à l’arabe classique, via Langues O’, prolongée par une licence de lettres persanes et d’arabe à la Sorbonne. En 1968, tandis qu’une partie de ses contemporains réinvente l’ordre des choses et veut voir “sous les pavés, la plage”, il décroche un doctorat de troisième cycle en démontrant, à travers l’analyse d’un unicum (1) du XIIIe siècle, comment la célébration de la beauté idéale dans les arts iraniens de la Haute Époque procède d’un substrat exclusivement bouddhique.
L’érudition polygraphe
En janvier 1970, Souren Melikian entre au CNRS. Muni d’une thèse de doctorat d’État soutenue en 1972, il y consacrera son œuvre de chercheur au monde iranien et à l’Inde moghole – dont le persan fut la langue de la littérature et de la société policée jusqu’en 1835. Il tournera la page en 2004, après avoir épuisé tous les recours pour différer l’heure de son départ à la retraite. Mais pas de quoi risquer le désœuvrement ! Dès 1969, il a pour pré carré la chronique artistique de l’International Herald Tribune et, depuis 1984, il signe une colonne mensuelle dans la bible américaine du marché de l’art, Art & Auction. Il a collaboré sous des signatures diverses à Réalités, à Connaissance des arts, à l’Express et à l’Œil. Photographe confirmé, il est l’auteur d’innombrables contributions dans des revues scientifiques confidentielles et a consacré quelques monographies aux cornes à boire de l’Iran islamique et aux frises du Shâh-Nâme, Le Livre des rois (2).
Souren Melikian est un chercheur en mouvement. De ceux qu’on ne rencontre généralement qu’entre deux trains ou bien entre une visite dans les réserves du musée de Téhéran et un enregistrement dans les studios de France Culture. Il habite Paris, Londres ou New York, s’accommodant tant bien que mal de ce nomadisme qui, déplore-t-il, lui mange le temps et l’empêche d’écrire… Et la retraite n’y a rien changé ! Fin 2006, Henri Loyrette, directeur du Louvre, à Paris, lui propose de concevoir une grande exposition sur l’art safavide. La seule contrainte de cette mission, qui semble justifier deux bonnes années de travail, est qu’elle doit être accomplie en six mois ! « Les occasions de mettre en lumière cette culture extraordinaire et de présenter quelques-uns de ses chefs-d’œuvre ne sont pas si fréquentes, et l’Iran n’a pas aujourd’hui si bonne presse que l’on puisse laisser passer cette chance. J’ai différé la mise en chantier des livres que je souhaiterais écrire, j’ai prévenu ma femme et je me suis mis à l’ouvrage… »
L’exposition s’est tenue du 5 octobre 2007 au 7 janvier 2008 dans le hall Napoléon. Pour ceux qui auraient manqué cette fenêtre de tir, les Safavides marquent un âge d’or de la civilisation iranienne, circonscrit entre 1501 et 1736. L’art qui s’épanouit à cette époque mêle intimement peinture et littérature ; profondément tourné vers la célébration de la beauté du monde, il s’appuie sur une batterie d’ustensiles aux décors chargés de symboles et de manuscrits chatoyants, dont les cinquante mille couplets du Shâh-Nâme constituent l’opus magnum. Souren Melikian, lui, a contacté les collectionneurs privés et publics du monde entier en une demi-année. Pour élaborer ce festin à base de peintures exquises et d’arabesques ciselées, d’éléphanteaux en céramique, de tapis couverts de métaphores, de manteaux de velours, de plateaux qui célèbrent le Jardin Céleste et qui exaltent le sentiment d’éternité. Et pour écrire la somme de cent mille mots qui tient lieu d’initiation à un art conceptuel où tout est symbole, en même temps que de tapis volant (3)…
La force de l’âge
Souren Melikian a 71 ans. S’il dit s’interroger avec angoisse sur le temps qui lui est imparti, s’il estime qu’il lui faudrait quinze vies pour devenir digne du nom d’expert et s’il stigmatise volontiers les errances de ceux qui se prétendent tels, il n’a rien abjuré de sa ferveur chercheuse et de sa faconde savante. Observant une miniature polychrome truffée de nuages diaphanes et d’hommes vêtus de peaux de léopard, son regard s’anime d’une lumière venue de l’intérieur, attestant une capacité d’émerveillement que bien des spécialistes gagneraient à retrouver. Intarissable sur la symbolique du lotus et de la grenade, du cercle et de l’étoile, du lion et de la biche, il cite dans le texte des poètes iraniens du XVe siècle et évoque d’un air anxieux les livres qu’il compte encore trouver le temps d’écrire. En attendant, c’est sûr, il va manquer son train.
1- Manuscrit unique.
2- Le Shâh-Nâme est un livre fondamental de la culture iranienne. Achevé vers la fin du Xe siècle, il retrace en cent mille vers la geste historique et légendaire du pays. Émaillé de considérations métaphysiques et de réflexions morales, il tient dans la société iranienne, sur le plan contingent, un rôle qui se compare à celui du Coran sur le plan métaphysique.
3- Le Chant du monde, l’Art de l’Iran safavide, Musée du Louvre – Somogy éditions d’art.
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