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L’Afrique apparaît souvent dans les médias comme un continent marginalisé face à la mondialisation. La réalité n’est-elle pas plus complexe ?
Cette appréciation n’est bien sûr pas complètement fausse, mais elle occulte le fait que l’Afrique est, à sa manière, partie prenante de la mondialisation. Prenons l’exemple de l’Angola et de l’industrie pétrolière internationale : ce pays est à l’évidence très inséré dans la mondialisation par ses ressources énergétiques et minières, le flux de ses exportations pétrolières vers le reste du monde et les investissements de nombreuses compagnies pétrolières étrangères sur son territoire…
Ce rôle est-il pour autant celui d’un véritable acteur ?
Cela dépend de ce que l’on entend par “acteur”. Mais ce qui me paraît incontestable, c’est qu’il y a aujourd’hui davantage d’opportunités que par le passé. Les États ne sont plus les seuls acteurs majeurs. Le jeu est plus ouvert et plus diversifié, avec l’émergence du secteur privé et l’extraordinaire montée en puissance des organisations non gouvernementales (ONG) dans des pays aussi différents que le Mozambique, le Tchad et bien d’autres. C’est cela aussi la mondialisation. On le voit bien dans le domaine de la transparence financière : l’intervention des ONG à travers le programme international Extractive Industries Transparency Initiative (EITI) a contraint les États et les compagnies à négocier et à évoluer pour que les ressources naturelles de l’Afrique soient gérées en fonction d’un meilleur bénéfice aux populations concernées. Ce qui est très positif.
Le passé colonial de l’Afrique est-il une chance ou un obstacle à son engagement dans le mouvement de mondialisation ?
Le continent africain est indéniablement marqué par la colonisation, en termes d’espaces physiques (qui sont devenus des espaces contraints, dans leurs frontières notamment), de changement des mentalités et d’incorporation des économies africaines dans l’économie occidentale, à l’époque via le pacte colonial. Cela a encore actuellement un impact fort sur la façon dont les Africains se pensent eux-mêmes : les Européens ont créé une sorte de “bibliothèque coloniale” qui dit ce que l’Afrique est ou n’est pas, si bien que les Africains qui tentent de s’émanciper des représentations européennes de leur continent n’ont pas à leur disposition de textes autres pour appréhender leur identité. Certains avaient imaginé que les Africains pourraient fermer la parenthèse coloniale et renouer avec leur passé précolonial, mais on sait aujourd’hui que c’est faux. On ne peut pas faire table rase de la colonisation ; elle fait désormais partie intégrante de l’histoire de l’Afrique. Or, par certains côtés, la colonisation a amené une forme de mondialisation. Je pense aux pratiques religieuses notamment : on oublie souvent que l’Afrique est la région du monde où l’Église catholique connaît son essor le plus important. Et cette mondialisation religieuse a ses conséquences sur la mondialisation économique… La colonisation, c’est aussi l’histoire de connexions et de transactions, d’interactions entre des sociétés, des cultures et des religions différentes : en somme, c’est l’histoire de l’intégration de l’Afrique dans différentes sortes de mondialisation.
Pourtant, nombreux sont les Occidentaux à croire que l’Afrique est hors du temps présent, hors de l’histoire…
C’est une grossière erreur. Il ne fait aucun doute que les Africains sont dans l’histoire. Simplement, ils essaient de trouver des solutions aux défis qui sont les leurs à leur rythme, avec les ressources dont ils disposent. En France et en Europe, l’idée de mondialisation renvoie à une uniformisation autour du modèle européen ; en Amérique, elle renvoie à l’idée de diversification, ce qui permet à des sociétés de se mondialiser de façon très différente. Il faut que l’on comprenne qu’il existe des histoires différentes, des modernités différentes, et que la modernité européenne n’est pas le seul modèle possible. Qui pourrait nier, par exemple, qu’il existe une modernité chinoise et une modernité indienne ? La véritable mondialisation est une mondialisation de convergence des différences : elle implique une recomposition du monde, qui ne peut se faire sous la dictée de l’Europe. Ce qui ne veut pas dire que l’Afrique ne doit pas se réapproprier son histoire si elle veut véritablement prendre conscience qu’elle est déjà, au fond, mondialisée.
Cette difficulté qu’a l’Afrique à se réapproprier son histoire est-elle un handicap ?
Oui, c’est un handicap. Si une société ne s’approprie pas son histoire, elle ne peut penser son avenir. Or, trop souvent, les Africains oublient qu’ils ont participé à l’histoire, celle de la traite, celle de la colonisation, celle de la guerre froide aussi, comme victimes, mais également comme acteurs. De nombreux Africains ont tendance à dire que ce qui arrive à ce continent est de la faute des autres, et cela les empêche de penser leur propre histoire. S’il convient de ne jamais occulter et de ne pas sous estimer les conséquences tragiques de la traite des esclaves et de la colonisation, il faut aussi rappeler que des Africains en ont été complices. Cependant, l’histoire de l’Afrique n’est pas seulement l’histoire de la colonisation ; c’est aussi celle des échanges, des voyages, de la mondialisation en somme. On omet souvent que l’Afrique de l’Ouest est fortement liée à l’Europe depuis le XVe siècle. Les mourides sénégalais voyagent dans le monde entier de longue date, utilisant leurs propres ressources et celles de confréries pour collecter des sommes d’argent importantes, en dehors de tous les circuits financiers classiques… Les pays africains sont pour la plupart indépendants depuis environ cinquante ans. À eux de prendre enfin leur destin en main.
La mondialisation se manifeste notamment par une intensification de la concurrence. L’Afrique est-elle armée pour affronter cette compétition croissante ?
L’Afrique connaît bien la concurrence, puisque c’est le continent de la concurrence pour tout, y compris pour la vie. L’idée de compétition y est très naturelle : il y a une compétition pour les ressources, pour le territoire – comme au Rwanda et au Burundi –, pour l’accès aux technologies et même pour la survie des individus et des communautés, notamment à travers l’accès à l’eau. Cette situation génère certes des drames, mais aussi une grande vitalité et une très forte capacité d’adaptation. L’importance de la réussite, en comptant sur ses propres forces et sur celles de sa communauté, est de plus en plus grande en Afrique.
Comment cela se traduit-il concrètement ?
J’ai la conviction que les Africains tirent plus parti que par le passé du marché des idées et des ressources. Nous sommes dans un contexte qui permet de nouvelles opportunités. Cet environnement n’est pas facile, mais la marge de manœuvre dont des individus et des groupes peuvent disposer s’est significativement accrue. Les Africains sont désormais capables de réussir dans les systèmes occidentaux les plus reconnus. Pensons, par exemple, à la fameuse “fuite des cerveaux”, qui est l’une des expressions clés de la mondialisation : les Africains sont tout à fait compétitifs sur
des marchés sur lesquels la concurrence est très intense, en l’occurrence les grandes universités aux Etats-Unis… D’ailleurs, la présence des jeunes dans le monde des affaires augmente. Je peux également citer les exemples de la musique, de la danse ou encore de la confection, où les Africains sont parfaitement mondialisés.
Quel rôle peuvent jouer les jeunes Africains dans ce mouvement ?
L’Afrique est le continent le plus jeune au monde. Il y a là d’énormes potentialités, mais un certain nombre de conditions doivent être remplies pour que ce potentiel se concrétise. D’abord, la résolution du problème des enfants soldats, qui demeure un vrai drame pour la jeunesse africaine. Ensuite, l’éducation des filles, qui est déjà en train de transformer profondément la société africaine – non sans problèmes, car l’autonomie croissante des femmes qui accèdent au marché du travail va de pair avec l’augmentation des violences domestiques. On voit ainsi émerger toute une génération de jeunes romancières nigérianes qui relatent ces transformations… Une autre condition importante est une meilleure compréhension des besoins de cette jeunesse par les États africains : la grande jeunesse de ce continent entraîne un énorme décalage entre les populations et leur leadership politique, qui est aujourd’hui trop âgé. En fait, l’un des défis majeurs pour l’Afrique dans les années qui viennent est de passer d’une conception autoritaire de la gouvernance (héritée de la centralisation coloniale) à la création de systèmes plus ouverts, démocratiquement et économiquement. Dans cette mutation, les jeunes ont un rôle extraordinaire à jouer. En somme, si la jeunesse africaine est encore un problème aujourd’hui, elle peut être une grande chance demain.
Vous évoquez le drame des enfants soldats. Dans les pays occidentaux, le mot Afrique rappelle souvent les nombreux conflits, surtout “internes”, qui sévissent sur le continent. Comment rester optimiste face à cette terrible réalité ?
Il y a effectivement, et il y aura encore à l’avenir, la possibilité de conflits très violents, engendrant pour l’Afrique d’importants retours en arrière. Mais je suis historien et je constate que le conflit est souvent source de progrès : de terribles guerres dans les années 1970 ont pu déboucher sur une certaine démocratisation des pays concernés… Ce dont je suis convaincu, c’est que les sociétés africaines ont une grande capacité à rebondir après les épreuves les plus traumatisantes. Elles ont aussi une grande capacité à imaginer des solutions auxquelles personne n’aurait pensé : prenez le projet de renaissance africaine en Afrique du Sud ou le projet de construction et d’apaisement au Rwanda… À côté, les interventions occidentales ont souvent été très mal inspirées. Il faut malheureusement parfois que les parties en présence aillent jusqu’au bout d’un conflit pour débloquer une situation et vider l’abcès. Y compris dans la violence et dans les guerres les plus atroces, l’Afrique continue de se construire.
Voulez-vous dire que le reste du monde devrait être passif face à de tels conflits et à leurs conséquences sur les populations civiles ?
Non. L’analyse doit être plus fine. Je ne fais pas ici référence à des situations dans lesquelles toutes les ressources de l’appareil d’État sont utilisées pour écraser une population. Des interventions, qu’elles soient africaines ou internationales, peuvent être utiles et nécessaires, mais, dans le second cas, elles doivent être soigneusement détachées des aspects coloniaux. Et, puisque nous parlons de conflits et de possibles interventions occidentales,
n’oublions pas la question des armes. D’où viennent-elles ? Qui est responsable en la matière ? Après tout, en Afrique subsaharienne, le seul pays qui dispose d’une importante industrie de défense, c’est l’Afrique du Sud. Toutes les armes qui circulent en Afrique et sont utilisées dans ces conflits ne viennent évidemment pas de ce seul pays…
La Chine a réalisé une forte percée en Afrique au cours des dernières années : est-ce une chance ou un problème ?
C’est à la fois une chance et un problème. Là encore, l’arrivée d’un nouvel acteur sur la scène africaine ouvre le jeu et crée des opportunités. Les ressources financières de la Chine peuvent en partie profiter à l’Afrique et le développement d’infrastructures est capital pour l’économie de notre continent. Aujourd’hui, la Chine devient pour l’Afrique une alternative. On serait certainement surpris en Europe de savoir que de plus en plus de jeunes Africains apprennent des langues asiatiques, y compris le chinois. Dans le même ordre d’idées, beaucoup d’Africains engagés dans les organisations mondiales (comme la Banque mondiale) travaillent aujourd’hui dans les secteurs de l’Amérique latine et de l’Asie… La Chine est en somme devenue pour les Africains une opportunité de renégocier la position de leur continent dans le monde. Mais en matière de gouvernance, le paysage est plus sombre : l’intervention de la Chine peut avoir des conséquences très graves pour les droits de l’homme… N’oublions pas non plus, au moins dans certains pays et certaines régions, le poids croissant des fonds arabes. La montée en puissance de ces nouveaux acteurs conduit à poser une question majeure : ne vont-ils pas “déplacer” vers l’est le centre de gravité de l’Afrique, la conduisant à délaisser peu à peu les liens très anciens qu’elle entretenait avec l’Europe ?
En quoi, dans cette perspective, la constitution de grands espaces régionaux en Afrique est-elle un tremplin pour faire le jeu de la mondialisation ?
L’Afrique n’est pas un pays, mais un immense continent, structuré par un certain nombre de dichotomies et divisé en zones qui portent des histoires particulières. C’est ce principe de diversité qui constitue la véritable réalité de l’Afrique, par de là tous les fantasmes qui guident nos représentations. Et en même temps, aujourd’hui, toutes ces géographies particulières commencent à graviter autour de polarités régionales, qui vont peut-être permettre à l’Afrique de mieux tirer parti de la mondialisation. De la même manière, la France s’insère dans la mondialisation à travers l’Union européenne… De fait, il ne s’agit pas forcément d’entrer directement dans le flux de la mondialisation pour y participer ; ce mouvement peut être médiatisé par la création d’un espace économique régional qui puisse ensuite être relié à l’économie mondiale. C’est pourquoi les têtes de pont qui émergent ou qui confirment leur prééminence en Afrique tentent de créer des polarités régionales.
Quelles sont ces nouvelles polarités ?
Le cas de l’Afrique du Sud est tout à fait représentatif : un secteur privé puissant s’appuie sur un réseau régional pour renforcer sa compétitivité économique internationale. L’Afrique orientale se tourne pour sa part vers l’océan Indien : la Tanzanie et le Kenya essaient aujourd’hui de s’ouvrir aux corridors maritimes. Quant à l’Afrique centrale, elle devient un enjeu géostratégique très important, qui s’articule autour du Congo et de ses richesses. Mais c’est l’Afrique de l’Ouest qui me semble la plus tentée par l’aventure de la mondialisation : il suffit d’écouter les jeunes Sénégalais appeler Paris et New York “les banlieues de Dakar”… Le Nigeria est la clé de la transformation de l’Afrique de l’Ouest ; mais il doit pour cela s’organiser et se stabiliser en utilisant l’économie libérale. Nombreuses sont les possibilités de polarisation de cette zone. Par exemple, la redécouverte des vieux réseaux transsahariens pourrait voir basculer l’Afrique de l’Ouest dans le monde arabe : assisterons-nous alors à un réveil de l’Islam ? Nul ne le sait pour le moment.
Comment inscrire la dimension des migrations dans ce questionnement des relations entre Afrique et mondialisation ?
L’Afrique est en train de changer de visage, à travers les migrations qui se multiplient entre les campagnes et les villes ainsi qu’entre les villes africaines et les autres villes du monde. Ces migrations amènent d’autres manières de vivre et de penser – ce qui n’est pas forcément négatif, comme certains ont tendance à le croire : la mondialisation, c’est moins l’uniformisation que l’affirmation des différences. C’est également le mouvement : celui des richesses, des marchandises, des capitaux, mais aussi des personnes, comme le montre très clairement l’histoire de l’Europe. Le continent européen s’est développé en “écoulant” hors de ses frontières son excès de population (après tout, l’Australie et la Nouvelle Zélande ont été peuplées par des bagnards européens !) ; inversement, au moment de “l’âge d’or” de l’économie européenne, on est allé chercher de la main d’œuvre en Afrique parce qu’il n’y en avait pas assez localement pour le développement… Or, comme s’ils avaient oublié cette histoire, les responsables politiques européens font face aujourd’hui à une contradiction flagrante : ils vantent auprès de l’Afrique les mérites de la mondialisation tout en refusant que les personnes voyagent, alors que c’est l’une des composantes clés de cette mondialisation…
Peut-on réellement arrêter ce mouvement ?
Je ne crois pas, même s’il suscite des crispations dans les pays de destination, avec des conséquences terribles pour les migrants. D’une certaine façon, le débat sur l’immigration aux États-Unis est plus honnête intellectuellement, car on y met davantage l’accent sur la responsabilité des entreprises. Paradoxalement, en Europe, le caractère policier de la gestion des flux migratoires a débouché sur l’installation de populations dont l’objectif initial n’était pas forcément de rester durablement. Est-on capable actuellement de rétablir des flux d’immigration circulaire ? Je ne le sais pas de façon sûre, mais l’exemple de l’Inde, qui fait revenir au pays sa matière grise pour la faire participer au développement local, est très intéressant. Le concept de social remittance est primordial, car il signifie que ce que l’on rapporte dans son pays d’origine, ce n’est pas seulement de l’argent, c’est aussi et surtout du savoir. L’avenir nous dira si l’Afrique s’est montrée capable de relever ce défi.
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