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En langue nguni, shesha signifie rapide, instantané. On peut supposer que Totalgaz n’a pas manqué d’imagination pour aboutir à l’acronyme Safe Handy Economic Stable Healthy Affordable. Shesha, c’est donc cette petite bouteille de GPL facile à porter, économique et sûre, que la filiale sud-africaine a décidé de mettre sur le marché fin 2004. Disposant d’une valve munie d’une soupape de sécurité – un avantage certain sur ses concurrentes –, elle se connecte soit directement à une plaque de cuisson, soit à un réchaud deux feux par l’intermédiaire d’un flexible, soit encore à un radiateur. De quoi satisfaire les besoins essentiels de la population des townships du Cap ou de Johannesburg.
Quelque 80 000 bouteilles sont déjà en circulation en Afrique du Sud. Un grand succès et une petite idée du chemin qui reste à parcourir quand on imagine que le quartier de Soweto, à lui seul, abrite plus d’un million d’habitants. L’attente est d’autant plus forte que l’accès à l’énergie demeure une priorité pour le continent africain : « Deux milliards d’individus dans le monde n’ont pas accès à l’électricité, selon les chiffres du Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) », précise Paul Harris, un des responsables du cabinet Integrated Energy Solutions chargé d’auditer le projet Shesha. On en compte autant qui se chauffent et cuisinent au bois ou avec la bouse de leur bétail. Chacun tente d’apporter des solutions à ces problèmes.
Une volonté politique
L’une des premières propositions est venue de Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations unies, lors du Sommet mondial de Johannesburg pour le développement durable, en 2002. Dans la Déclaration du Millénaire qui y fut rédigée, il précisait que, parmi les priorités de l’humanité, on devait offrir à tous un accès fiable et abordable à l’énergie. La création du Défi GPL pour l’énergie en milieu rural (LPG Rural Energy Challenge), fortement encouragée et soutenue par le gouvernement sud-africain au début de l’année 2004, fut l’une des réponses à ces priorités. Quelques mois plus tard, Totalgaz mettait en vente la première Shesha, avec à la clé un développement spectaculaire pour la petite bouteille orange.
Les circonstances n’ont alors fait qu’accélérer ce succès. Au cours de l’été austral 2005-2006, la centrale nucléaire de Koeberg, qui fournit 30 % de l’électricité du Cap, fut en effet contrainte de réduire de moitié sa production à la suite d’un incident technique prolongé. Pour faire face à la pénurie, le gouvernement dut proposer en urgence des solutions alternatives avant l’hiver. « Nous avons alors lancé une grande campagne de communication pour sensibiliser la population à la nécessité d’économiser l’énergie, explique Lodine Redelinghuys, directrice des ventes chez Eskom, l’EDF sud-africain. Puis nous avons dû prendre des mesures concrètes. Parmi celles-ci, le développement du GPL comme énergie alternative a fait l’objet d’un vaste programme et engendré une mobilisation exceptionnelle de tous les acteurs. » En quelques semaines, 100 000 plaques électriques ont ainsi été échangées contre des réchauds au GPL, afin de ne pas pénaliser les foyers à faibles revenus, principaux concernés par ce bouleversement. En accord avec les “marketeurs GPL”, Eskom et le ministère de l’Énergie (DME), le prix du gaz a été calculé et indexé sur celui du pétrole lampant et de l’électricité. Grâce aux subventions d’Eskom, la recharge de 5 kilos a été proposée à 7 rands le kilo (environ 75 centimes d’euro). Dans ce contexte où la réactivité et l’implication des partenaires industriels ont été déterminantes, le succès commercial de Totalgaz ne s’est pas fait attendre. La Shesha représente aujourd’hui 60 % de ce marché, avec une cote de popularité qu’une visite dans un township ne saurait démentir. « En 2006, 1 200 tonnes de GPL ont été vendues par la filiale, selon son directeur général, Hugo De Meyer, sur un marché potentiel de 90 000 tonnes à l’horizon 2009 ! » La preuve, si nécessaire, que développement durable et développement profitable ne sont pas antinomiques.
Les premières clés du succès
Le programme de remplacement d’Eskom a eu des répercussions économiques et sociales incontestables. « Dans le quartier de Guguletu, par exemple, où plus de 500 000 personnes vivent avec des ressources limitées et dans une totale promiscuité, le choix du GPL a apporté une réponse satisfaisante sur de nombreux points, indique Hugo De Meyer. Sur le plan de la santé et de la sécurité, évidemment, mais aussi sur le plan social. En milieu rural et périurbain, les femmes n’ont plus désormais la lourde charge d’aller chercher du bois, et le GPL constitue le meilleur moyen pour elles d’accéder à l’énergie. » Facile à transporter et à stocker, la Shesha est également multifonctionnelle, servant indifféremment pour la cuisine, le chauffage et l’éclairage. Sur les 80 000 bouteilles que Totalgaz a vendues, la grande majorité équipe aujourd’hui les quatre townships du Cap, conséquence directe des incitations du programme Eskom. Dans la perspective d’une deuxième phase destinée à couvrir simultanément les immenses besoins des zones rurales et périurbaines, comme les quartiers défavorisés de Johannesburg qui n’ont, à ce jour, aucun accès à l’énergie, le modèle développé dans les bidonvilles de Langa ou de Khayelitsha a toutes les chances de faire école.
Un réseau de proximité
« Le secret de la réussite d’un tel projet de développement durable, précise Hugo De Meyer, c’est d’être très proche du terrain. » En effet, ce qui frappe le visiteur de ces quartiers, c’est la densité du maillage urbain et, plus encore, l’attachement de leurs occupants à un mode de vie collectif. En dépit des efforts du gouvernement, nombreux sont ceux qui refusent de quitter leurs abris de fortune pour d’improbables maisons en dur, préférant souvent la vie du quartier au confort solitaire. Malgré la perspective de la Coupe du monde de football en 2010, ceux qui voudraient voir disparaître Khayelitsha et son million d’habitants, qui s’étale entre l’aéroport et le centre-ville, s’exposent à bien des désillusions. Une situation qui confirme la pertinence du modèle mis en place par Total.
« Le dépôt principal ou le centre d’emplissage doit être à moins de 10 kilomètres du consommateur final, poursuit Hugo De Meyer, et il est nécessaire de s’appuyer sur un réseau de revendeurs intermédiaires totalement intégrés dans le tissu local. » Totalgaz a implanté cinq containers autour du Cap, qui servent, comme c’est l’habitude ici pour tout commerce, de points de vente des bouteilles de GPL. Quatre autres revendeurs complètent le dispositif et la plupart des revendeurs Shesha, comme Tendiwe, la première à avoir tenté l’expérience à Langa, s’appuient sur des relais, au cœur même du township. À Guguletu, un autre quartier du Cap, avec seulement deux containers de vente, on effectue plus de 300 recharges par semaine.
Le modèle continue de faire école
« Nous voulons profiter de cette dynamique pour généraliser le processus, reconnaît Mpumi Gaba, de la LPG SA (Liquid Petroleum Gas). Le gouvernement et ses partenaires mettent en place une politique d’énergie alternative fondée sur le GPL, afin d’atteindre les trois millions de bouteilles à l’horizon 2009. C’est un objectif accessible si l’on observe la méthode actuelle. La vraie difficulté est plutôt d’ordre industriel : comment garantir l’approvisionnement du marché et la régulation des prix ? »
L’ampleur des besoins est indiscutable, en Afrique du Sud et bien au-delà. La réalité des townships du Cap a montré qu’il existait un moyen concret d’améliorer sensiblement l’existence de centaines de milliers de personnes vivant généralement en dessous du seuil de pauvreté, tout en garantissant la rentabilité économique. Ce qui est, in fine, le meilleur gage de pérennité pour tous. Pour autant, nombre d’incertitudes pèsent encore sur le développement de la Shesha et de ses petites sœurs, concurrentes ou non. Les capacités de raffinage, en Afrique du Sud, sont insuffisantes pour couvrir les futurs besoins et, faute d’alternative – le pays ne possédant pas d’infrastructures d’importation fiables –, l’offre de GPL est limitée aux seules 400 000 tonnes annuelles produites par les six raffineries.
Quelques obstacles, mais un grand potentiel
Cette situation de flux tendu ne laisse aucune sécurité. La moindre défaillance dans une raffinerie provoque une rupture d’approvisionnement, comme on a pu le constater ces derniers mois dans le pays. La fluctuation des stocks disponibles, les subventions d’État aléatoires et le manque de concertation des acteurs du marché sont autant d’entraves au développement du projet. Reste, enfin, le problème de l’accès des populations concernées à cette énergie, aussi bien d’un point de vue logistique que financier. Sur le premier point, le GPL possède une nette longueur d’avance sur l’électricité. Il faudra compter des décennies avant que la plupart des zones rurales et les bidonvilles sud-africains ne soient électrifiées, tandis que les Shesha auront pénétré depuis longtemps dans les villages et les bidonvilles les plus reculés.
Sur le plan financier, il semble, selon les principaux intéressés, que “hors subventions, point de salut”. Le coût d’un package Shesha varie entre 160 et 500 rands selon les configurations (entre 17 et 53 euros), ce qui, pour bien des ménages, est encore inaccessible. Si, après l’arrêt de Koeberg, la première vague orange s’est déployée au Cap grâce aux subventions d’Eskom, c’est-à-dire indirectement du gouvernement sud-africain, il faut désormais imaginer d’autres solutions. « À l’instar de ce qui se fait en Inde avec la Grameen Bank, nous pourrions développer des formules de micro-crédit, notamment auprès des femmes, propose Hugo De Meyer. Il existe aussi un potentiel dans les municipalités sud-africaines qui reçoivent du gouvernement des fonds pour le développement et jouent généralement le rôle de prestataires de services dans la distribution du gaz. Elles pourraient aussi bien jouer celui de la banque ! » Autant de questions auxquelles il faudra vite trouver des réponses si l’on veut atteindre l’objectif global de 3 millions de bouteilles fixé par le gouvernement sud-africain d’ici à 2009.
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